Laurence, rien n’y fait. Ton souvenir a beau m’accompagner tous les jours c’est ton absence qui me saisit à la gorge ce funeste 5 décembre. Quatre ans que tu nous quittés et j’ai l’impression que c’était hier, que c’est aujourd’hui.
Depuis un an, après la disparition de papa presque trois ans, jour pour jour, après la tienne, notre vie s’est accélérée. Nous sommes devenus la génération des grands-parents, sans arrière-grands-parents, avec la naissance de Nathanaël. Il nous revient de tenir le flambeau de la transmission et d’aider nos enfants à accueillir les leurs dans notre monde. Pour le découvrir, tel qu’il est. Comme chaque nouveau venu, chaque nouvelle génération, ils auront à le « rénover et le remettre en place », selon l’expression de Hannah Arendt. Rude et exaltante tache.
Avoir le « souci du monde », telle est la principale leçon de la vie que j’aimerais transmettre. C’est ce à quoi je consacrerai, à ta mémoire, chaque 5 décembre à travers cette « chronique d’un monde sans toi ».
Le tableau, ce 5 décembre 2010, est très cru, très froid, et pas uniquement à cause de l’arrivée très précoce de la neige et du froid. La barbarie financière est repartie de plus belle. Les banques que les États ont renflouées à coup de milliers de milliards d’euros ou de dollars, sans prendre en compte à aucun moment la misère provoquée dans leurs populations par une soif de profit sans fin, spéculent maintenant contre ceux dont elles ont provoquées l’endettement. L’Europe, à laquelle tu croyais encore en 2005, contrairement à moi, est devenu leur terrain de jeu favori. Les partis qui se sont succédés au pouvoir lors de cette décennie catastrophique (1980 -2010) continuent à sacrifier la politique, au sens le plus noble du terme, pour se consacrer totalement à la gestion des seuls intérêts privés. Prolifèrent en même temps une misère, une pauvreté et une précarité croissantes et une richesse indécente.
Heureusement du nouveau reste toujours possible. Des penseurs masculins appelle cela la force de l’improbable (Morin et Viveret par exemple) sans réaliser que sortant de temps encore plus sombres une femme d’exception avait pointé le « miracle qui sauve le monde de la ruine.
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, « naturelle », c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que l’antiquité grecque a complètement méconnues, écartant la foi jurée où elle voyait une vertu fort rare et négligeable, et rangeant l’espérance au nombre des illusions pernicieuses de la boîte de Pandore. C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né. »[1]
L’année 2010 aura été de ce point de vue très ouverte. Avec une mobilisation étonnante en France rassemblant toutes les classes d’âge pour défendre la retraite à 60 ans et, plus largement, la dignité humaine. Sur le plan familial et amical , avec l’arrivée de nombreux nouveaux-venus dont deux nouveaux petits-neveux pour toi : Jules et Nathanaël. Quant à ton fils il a quitté, provisoirement, la vie sauvage de Londres pour découvrir le continent dont on parle le plus aujourd’hui « L’Asie ».
J’ai mené à bien, grâce à ton souvenir, un vieux projet commun : écrire et publier un livre. Il est consacré à l’auteur que nous avions, avec passion, découvert ensemble en cette année 2002 et qui avait servi de fil directeur lors de nos échanges fraternels de 2005. Il t’est dédié.
Tout mon amour et à l’année prochaine….
[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Agora/Pocket, p. 314.